| L’étrangeté de l’existence… | ||||||||
Dans l’avant propos de la « généalogie de la morale », Nietzsche écrit : « Nous ne nous connaissons pas, nous qui cherchons la connaissance ; nous nous ignorons nous-mêmes : et il y a une bonne raison pour cela. Nous ne sommes jamais cherchés ? – comment donc se pourrait-il que nous nous découvrions un jour ? […] « Que nous est-il donc arrivé ? » Mieux encore : « Qui donc sommes-nous en dernière analyse ? » Et nous les recomptions ensuite, les douze coups de l’horloge encore frémissants de notre passé, de notre vie, de notre être – hélas ! et nous nous trompons dans notre compte… C’est que fatalement nous nous demeurons étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, il faut que nous nous confondions avec d’autres, nous sommes éternellement condamnés à subir cette loi : « Chacun est le plus lointain à soi-même », à l’égard de nous-mêmes nous ne sommes point des « chercheurs de la connaissance ». » Fatale destin doit-on répondre à F. Nietzsche. Mais alors n’y a-t-il plus d’espoir dans la recherche de soi ? Condamnés à vivre cette aliénation invisible de soi. N’y a-t-il point une autre façon de voir ? Une autre conception de la vie moins inquiétante que ce réquisitoire que Nietzsche vient de faire contre l’homme, contre l’essence même de sa vie. Sommes-nous condamnés réellement à n’être pas soi ? A être étrangers à nous-mêmes ; à nous confondre avec d’autres : qui ne sont pas nous bien qu’il y ait des ressemblances ou « qu’ils ont des parts de soi ». Comme on l’a déjà dit, nous sommes soi et autres, nous vivons par le monde et dans le monde ; nous avons besoin de l’autre ; nous ne pouvons être séparé de l’autre, sans quoi on n’est pas. Et c’est cela le complexe de l’existence, l’étrangeté de l’existence, ce soi et autre. Que disent les philosophes sur soi et autre ? Jean Paul Sartre, dans la philosophie de l’existence – existentialisme –parle de l’en soi et le pour soi. Une autre manière de cerner « soi et autre ». Que dit-il de l’EN SOI ? Prenons un passage dans « Bordas Encyclopédie 10/19 philosophie, 20/29 religions, à la page 96. Que nous indique-t-elle ? Considérons donc l’homme-dans-le-monde ; deux types de conduite nous frappent : l’homme interroge et l’homme nie. Sartre explique que ces conduites sont des attitudes humaines en face du non être : si l’homme peut se poser des questions de l’être-en-soi, c’est qu’il n’est pas cet être, autrement dit un certain non être est la condition du dépassement de l’être-en-soi, dépassement qui nous conduit vers l’être. C’est un peu dire : « je nie, donc je suis » ; mais ce « je suis » est d’une nature différente du phénomène que je nie, c’est un pour soi. L’étude des structures du pour soi ( de la réalité humaine ) conduit Sartre à découvrir, dans le langage de la phénoménologie, que la réalité humaine est déjà une présence en soi : « L’être en tant qu’il est dans son être et pour son être fondement unique du néant au sein de l’être » ( p.121, L’être et le néant, 1943 ). Pour Descartes, il ne part pas de l’EN SOI, mais du cogito : « Je ne peux douter de mon doute, car si je doute que je doute, je doute encore, et ainsi de suite ; je suis donc assuré de l’existence de ma pensée (car douter, c’est penser) ; mais pour penser, il faut être ; il est donc indubitable que puisque je pense, je suis. Cogito ergo sum : je pense donc je suis. » Kant, dans le vieux problème de l’être et du connaître », donne des affirmations simples : il existe une réalité absolue (le noumène ou la chose-en-soi), mais elle est en dehors de ma connaissance : je sais que le noumène existe, mais j’ignore ce qu’il est et comment il est. Dans la critique du jugement (1790), Kant tente de relier le moi libre de la raison pratique à la nature déterministe de la raison pure ; l’attitude « nouménale », quand elle s’applique au monde, y voit une certaine finalité, trait d’union entre nature et liberté. Kant conclue que le déterminisme de la nature n’est pas définitive, que la marque de l’esprit qui s’impose à ce qui n’est pas esprit… Ceci nous ramène un peu à l’être qui s’impose au non être. Fichte modifie le système kantien. A partir de 1804, il renonce à l’idée d’un moi libre, triomphant sans cesse du non moi par le savoir, pour en faire l’expression, l’émanation nécessaire d’un absolu qui le dépasse, un peu à la manière dont l’intelligence procède de l’Un dans le néo platonisme. Ainsi le non moi n’est plus chez Fichte, qu’une occasion pour le moi d’agir. Pour Schopenhauer, le monde est-il autre chose que ma représentation ? Est-il nouménal ? L’irrésistible besoin de métaphysique présent en l’homme va lui fournir la clé de la réponse, c’est l’expérience intime : « notre corps, objet sensible quand nous l’observons de l’extérieur, est l’instrument, la réalisation de nos désirs, de nos tendances, etc., but de notre volonté, quand nous le connaissons de l’intérieur. Le monde est donc, au-delà de la représentation que nous en avons, une volonté, entièrement libre, irrationnelle par conséquent : la volonté est la chose-en-soi, source de la réalité et transcendant la causalité. Enfin voilà ce que nous apprend l’Encyclopédie Bordas sur le EN-SOI, la chose-en-soi, le noumène, le moi libre, vus par les philosophes. De l’EN-SOI, il reste que plus le temps avance, plus l’idée s’affine, se rationalise ou manque de rationalité ; le moi devenant tantôt la chose-en-soi, tantôt l’EN-SOI ; le non-moi devenant pour ainsi dire le non être ; que ce soit pour Fichte qui dit que ce n’est « qu’une occasion pour le moi d’agir », que pour Sartre : « un certain non-être est la condition du dépassement de l’être-en-soi, dépassement qui nous conduit vers l’être. » Donc, nous voyons là que les philosophes ne font que prolonger cette conscience de l’en-soi, et à un siècle et demi d’écart, cette même vision métaphysique revient : Qui n’est plus ce « je pense donc j’existe », mais qui en est un dépassement car « je peux ne pas penser mais j’existe aussi ». De ce néant qui a été le non être, il y a ce saut dans l’être… Qu’en est-il pour nous dans cet imbroglio métaphysique ? Que pensons-nous… NOUS qui ne sommes pas PHILOSOPHES… ? Et si on essayait « simplement » des termes très simples ? Que peut-on penser de ce développement philosophique sur l’EN-SOI ? Que pensons-nous… moi, en l’occurrence, puisque moi aussi j’ai parlé de l’EN-SOI… et même plus… puisque j’ai rajouté PAR-SOI… EN-DEHORS DE SOI… et POUR-SOI… (développement dans l’ouvrage « Au-delà des mots… et des maux » Si nous regardons objectivement l’être avant son existence, qu’était-il ? sinon rien, néant, non-être, inexistence… Quel terme peut-on utiliser pour décrire ou définir cet état ? A mon sens, aucun… car si on employait l’un des termes, il faudrait son opposé et cela pour les besoins de la logique. L’opposé de rien, ou de néant, c’est quoi ? Tout, plein, etc. Et c’est quoi Tout, plein? PLEIN DE QUOI ? Et même le non-être n’exprime pas l’ëtre, car il peut ne pas être, c’est-à-dire il peut ne pas venir au monde. Il est ou ETAIT non-être SEULEMENT ET SEULEMENT SI CET ÊTRE VIENT ou VENAIT AU MONDE, dès lors le sens de non-être revêt une signification, il est ce qui a précédé son existence… Appelons par un terme qui suggère une mesure de quelque chose d’indéfinissable, une dimension par exemple qui définit ce qui était anté l’être, ce qui a précédé cette venue au monde, cet être… et appelons non-être ce qu’il était juste avant d’être. Dès lors tout le chemin de sa vie, de son existence, ce « venu au monde » va être modulé par deux instances : un être qui n’existait pas et un être arrivé à l’existence, donc l’être et le non-être. Ces deux instances sur un plan métaphysique vont former l’existant, c’est-à-dire l’humain ; ils doivent apprendre et s’adapter à l’existence. N’oublions pas que nous sommes dans un domaine de la philosophie le plus complexe, le plus inaccessible, qui est celui de la métaphysique pure. Une question essentielle va se poser : « Quel est l’instrument qui va les guider durant toute leur vie ? D’autant plus que ce « non-être et être » ne sont pas une entité abstraite, ils sont une entité concrète, une entité psycho-physique, dotée d’une constitution biologique, d’une vie organique interne et externe et d’une vie sociale. Le seul instrument qui nous vient à l’esprit et qui est capable de gouverner cet être humain dans tous ses mécanismes c’est-à-dire sa vie intérieure et extérieure est, on le devine, la « PENSEE »… Mais avant d’aller plus loin sur cet instrument qui est en quelque sorte DON puisque l’être humain n’a rien fait pour son acquisition, est-ce que le NEANT est NON-ÊTRE ? Est-ce que le NEANT existe en tant qu’entité concrète ? Que peut-on lui associer ? RIEN ! Et encore RIEN veut dire « il n’y a pas »… Mais il n’y a pas quoi ! C’est ce qu’on ne sait pas… Et là nous entrons dans cette « DIMENSION » : pour un objet précis, en disant RIEN, cela a un sens ; cet OBJET n’est pas là alors que le NEANT relève de quelque chose comme métaphysique, inaccessible à l’être humain ; et l’homme pour simplifier à créer ce mot… Bergson, à ce propos, écrit : « Les problèmes où il (néant) intervient sont des faux problèmes. » Que dit Sartre sur cette question ? Si l’homme a la possibilité de nier telle ou telle partie du monde, s’il est celui qui fait éclore le néant dans le monde, c’est qu’il porte en quelque façon le néant avec lui. Cette possibilité pour la réalité humaine de sécréter un néant qui l’isole, a un nom : c’est la liberté Ou encore : « Coupé du monde et de mon essence par ce néant que je suis, j’ai à réaliser le sens du monde et de mon essence, j’en décide seul, injustifiable et sans excuse. » En fait Sartre dans le NEANT ne fait apparaître que le non-être par lequel l’être n’est pas encore mais par lequel il a éclos ; de non-être, il est devenu être, donc il porte en lui cette néantisation involontaire pour laquelle il n’y est pour rien. Pour se libérer en quelque sorte de cette néantisation, la seule forme possible est d’émietter, de décristalliser (c’est ce qu’il appelle sécréter) ce néant qui l’isole de son non-être encore présent à l’être en-soi. On peut comprendre : « coupé du monde et de son essence PAR CE NEANT QU’IL EST, OU CE NON-ETRE QU’IL N’ARRIVE PAS A REALISER parce qu’il veut savoir mais ne sait pas, que personne ne peut lui apprendre, alors il appelle aux MOTS de lui répondre. Et même ces mots lui sont silencieux, dès lors il prend sa revanche sur les mots, sur son essence et sur le monde qui ne veulent ou ne peuvent l’éclairer. Il se promet à réaliser le sens du monde et par là, son essence, et s’il en décide seul, et injustifiable et sans excuse, c’est qu’il a en lui une possibilité pour le crier… aux mots. Et cette possibilité est ce dont on a parlé tout à l’heure, et qui nous a obligé de faire cette digression, et que nous avons appelé la PENSEE… Rappelons encore que l’Être et le Néant est sorti en 1943, en plein conflit mondial, donc la guerre a probablement exaspérée la sensibilité de Sartre. Et puis un autre rappel, celui-ci est important, il parle de son autobiographie qu’il a écrite en 1964, et qu’il intitula « Les mots »… Et comment par un pur hasard, moi qui ne savait pas qu’il avait écrit cette œuvre, j’utilisais dans ce qui précède le terme de mots qui ne lui parlaient pas… et que lui, Sartre il en fit volume et un un titre. C’est cela qui est surprenant mes mots dans ses mots… et pourquoi pas ses maux… En effet, s elon ce qu’on lit de lui : « A vec Les Mots, Jean-Paul Sartre applique sur lui-même ce qu'il a appelé la psychanalyse existentielle…sa liberté s'est exercée contre une situation familiale qui le confinait dans un milieu bourgeois. En 1972, il a révélé ce que fut son propos en écrivant ce livre dès 1953. De l'âge de huit ans à 1950, il a vécu une vraie névrose. Rien n'était plus beau que d'écrire des œuvres qui devaient rester. Il a compris que c'était un point de vue bourgeois. A partir de 1954, il est guéri et passe à une littérature militante. » Ceci est révélateur de la conscience et de la sensibilité du philosophe que fut Sartre, à une époque difficile pour l’humanité, face au monde intérieur (son intériorité) et extérieur. Ce terrain est miné s’il est penseur ; un terrain aliénant et aliéné entre ces deux superstructures, c’est-à-dire partagé entre ce à quoi il est assujetti, ce qu’il a abandonné et ce sursaut sur ce qu’il veut reprendre, d’où cette quête de soi à tout vent, pourvu qu’elle apparaisse un appui, une certitude… dans l’incertitude. Et puis le problème métaphysique, en particulier celui du non-être et du néant a toujours été d’actualité chez les philosophes ; la métaphysique est prégnante car le plus souvent elle en appelle à nos origines depuis la nuite des temps ; ELLE EPROUVE NOS LIMITES, et pourtant qui ne s'est jamais posé la question avec Musset: « Qu'est-ce donc que ce monde ? Et qu'y venons nous faire? » Et souvent l’être humain, à force de piocher dans le sens nouménal – le langage kantien -, débouche sur une névrose, à moins que celle-ci a déjà été en amont, cette névrose cherche à aller au-devant d’elle-même… et au-delà d’elle-même… Reste qu’elle peut être une forme de joie lorsqu’on croit découvrir, alors qu’on ne découvre pas. N’a-t-il pas dit Sartre cette phrase célèbre dans Saint Genet comédien et martyr (1952) : « Il n’est permis à personne de dire ces simples mots : je suis moi. Les meilleurs, les plus libres peuvent dire j’existe : C’est déjà trop. » L’essentiel est qu’il a été heureux dans ses pensées parce que cette pensée est aussi humilité; à elle seule elle résume toute la faiblesse humaine… En fin de compte, tout est dans la PENSEE : rompre soi… sécréter du non-être… remettre en cause le noumène, et par conséquent l’inaccessible… Prôner l’athéisme… ou tout autre pensée, devient à défaut d’une fuite en avant, une libération de soi. C’est la compréhension dans l’incompréhension… ou l’incompréhension dans la compréhension… C’est l’être dans le non-être, ou le non-être dans l’être ; c’est l’essence salvatrice dans l’essence non-salvatrice … ou son contraire. Toutes les pensées se valent, car, dans ce domaine, personne ne détient la vérité. Même l’éminent savant Einstein a écrit : « Ce qui est incompréhensible c'est que le monde soit compréhensible. » Ainsi on débouche sur la PENSEE, parce que c’est vrai que « ce qui est incompréhensible c’est que tout ou presque tout soit compréhensible ». MEDJDOUB HAMED
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