Un jour… à neuf ans et demi, il me vint une pensée, à l’école Charcot, dans une ville d’Afrique du Nord, qui m’a fait dire ce que je n’étais pas, et par laquelle je fus ce qu’elle a voulu…
C’était en 1959, au début de la rentrée scolaire, J’avais 9 ans et demi, on venait juste de déménager d’une ville à une autre. Mes parents m’ont inscrit à l’école Charcot.
Dans la classe d’examen où j’étais, au CM2 (on préparait l’entrée en sixième), on était vingt six élèves dont vingt deux français et quatre Algériens. Dès le premier contact, notre instituteur qui était français, nous posa une question : « Quels sont les élèves forts en calcul… »
Pour ce qui me concerne, j’étais très moyen… je ne brillais dans aucune matière, mes notes se situaient généralement entre 9 et 10, rarement 11 sur 20… C’était un miracle si j’avais une bonne note et je ne me rappelle jamais que j’eus de bonnes notes au point qu’à chaque fois que je ramenais les résultats d’examen à la maison, j’avais droit à une fessée…
Donc j’étais moyen, médiocre à faible… La réponse attendue par l’instituteur ne pouvait souffrir aucun doute… sur mon niveau scolaire… Et là, la surprise, l’incroyable ! Qu’est-ce que je m’entends dire… « Moi, monsieur ! » On était quelques uns à lever le doigt… Après m’être ressaisi, c’était déjà trop tard, la PENSEE, ma pensée m’a devancé. Je me suis dit : qu’est-ce qu’il va m’arriver quand l’instituteur saura que j’ai menti. J’avais peur… vraiment peur… ; à cette époque, on craignait beaucoup le maître d’école qu’aujourd’hui… Enfant, cette angoisse disparut, je n’y pensais plus… et c’est comme l’a écrit Michel Serres : « les gens finissent par oublier ce qui s'est passé… » Eh oui, moi aussi, j’ai oublié ce qui s’est passé…
Mais que s’est-il passé ensuite ? Je ne sais pas combien cela a duré entre le jour où j’ai prononcé cette phrase du destin « Moi, monsieur ! »… et le jour où je n’étais plus moi… En effet, je ne me rappelle plus de l’enfant scolairement passable… Non je n’ai pas ça en mémoire ; de faible… je suis devenu… fort… non pas fort… mais très fort… « Incroyable ! »
Pour que cela soit compréhensible, à chaque fois que l’instituteur donnait un exercice à résoudre en classe, il s’attardait quelques minutes pour expliquer les données du problème, ceci bien sûr pour orienter les élèves en les imprégnant probablement de la marche à suivre. En ce qui me concerne, ces quelques minutes d’explication étaient cruciales car elle me permettait de résoudre l’exercice ou le problème. A l’ordre de commencer par l’instituteur, je levais mon doigt pour dire que j’ai terminé… Après une demi-heure peut-être… peut-être moins… on commença la correction. Au début, le maître demanda à voir mon cahier, mais après quelques semaines, il ne regardait plus, il m’intimait le silence : ne pas parler, ni montrer aux autres. Et puis avec le temps, c’était devenu une routine, je restais silencieux après avoir fini.
Je terminais toujours lorsqu’il disait de commencer l’exercice… c’était ainsi toute l’année… Pas une fois, je fis un exercice ou un problème faux. Et puis quand je résolvais les exercices, je me rappelle encore, je ne pensais pas comment résoudre, je résolvais tout simplement… c’était le facteur temps qui jouait beaucoup plus que l’exercice lui-même… il était capital : long ou court, l’exercice devait être résolu durant ce laps de temps. J’allais plus vite que l’instituteur… Et le problème ce n’était pas seulement en calcul que j’étais fort, c’était dans toutes les matières à part la rédaction française où j’ai été noté à bien…
Dans la cour, j’étais respecté par mes camarades… bien que je montais une vieille bicyclette de mon père quand je quittais l’école… Mes camardes, eux, étaient attendus par de belles voitures, souvent des Mercedes, évidemment des bourgeois ; même les trois Algériens avec moi était de classe aisée. Et puis on était aussi une classe mixte. Pour les cours pris en classe, je ne révisais pas à la maison, les cours de l’école me suffisaient… J’avais une mémoire visuelle… D’ailleurs les examens d’histoire-géographie, ou de leçons de choses, enfin tout ce qui devait s’apprendre, j’attendais la veille de l’examen, et seulement arrivé la nuit, à la lumière d’une bougie car toute ma famille dormait, pour « récapituler » tous les cours… Je n’apprenais pas… je les photographiais par la pensée… bien sûr par l’intelligence… C’était facile, il n’y avait pas de grands efforts puisque je les avais déjà en tête…
Un jour, l’instituteur nous fit savoir qu’il allait donner des cours de rattrapages au sein même de l’école, je ne me rappelle plus, si c’était pour le vendredi matin ou le dimanche matin, c’est tellement loin dans le temps. Comme c’était une classe d’examen, nombreux furent les élèves qui s’inscrivirent à ces cours, ils étaient payants. Chose étrange, le maître me dit : « Medjdoub, toi, tu peux venir au cours… » , je compris que pour moi c’était gratuit. La première fois que suis venu, la classe était presque au complet. Je répétais le même procédé en calcul, c’était plus fort que moi… dès l’ordre de commencer est donné, je levai mon doigt et je dis : « j’ai terminé, monsieur !Puis je restais assis tranquillement à ma place jusqu’à ce que la classe ait terminé. » Cela dura je crois deux ou trois séances, puis, un jour, l’instituteur me dit : « Medjdoub, ce n’est pas la peine de venir au cours! » Je ne compris pas ce changement d’attitude du maître envers moi… Puis, intuitivement, sans vraiment m’attarder sur cet incident, je me suis dit que le maître m’a probablement choisi pour donner du tonus à ses cours, mais voyant que le même procédé se répéta : je n’écoutais pas ces explications… je résolvais toujours ces exercices… au temps que duraient celles-ci… ma présence devait certainement l’ennuyer vis-à-vis des élèves. Il était censé nous expliquer, nous préparer à l’examen de passage en sixième… et voilà qu’un bon élève si ce n’est le meilleur et invité gracieusement, il déroge à la règle : commencer l’exercice sans écouter les explications… donc non concerné par les explications. Probablement cette situation a dicté cette décision à mon égard…
Pour ce qui est des résultats d’examen, la somme de mes points se situait toujours entre 80 et 90 sur 100. J’avais toujours une avance d’au moins deux à quatre points plus que le premier de la classe. Et pourtant je n’étais pas le premier de la classe… Classé généralement quatrième ou troisième, mais jamais deuxième ou premier… Durant les trois trimestres, j’avais toujours une moyenne supérieure à ceux qui me précédaient… Dans la cour, les Français m’entouraient… bien que évidemment, avec mon pantalon rapiécé… d’enfant de seconde catégorie, de colonisé… cela me faisait plaisir néanmoins, j’étais bien dans mon être, je savais que j’étais aimé par ma simplicité… et puis par ma facilité dans les cours… Pour le classement, intuitivement, je comprenais… que je ne pouvais être ni le premier ni le second… Et j’ai eu de la chance d’être encore troisième ou quatrième pour une raison toute simple : l’instituteur ne pouvait comprimer plus une note invisible, qui était celle de l’assiduité… notée sur 10… Et cette note me descendait dans le total des points… pourtant je n’étais pas bruyant en classe, plutôt assidu… Elle ne pouvait me descendre plus bas car elle était comptée sur 10… pour qu’elle me descende encore, il faudrait qu’elle soit comptée sur 15 ou plus…
Dans la cour, il arrivait souvent qu’on compare nos notes d’examens hors cette note invisible… Le premier de la classe, le second, tous les deux français, mais surtout le premier de la classe - il l’a été durant les trois trimestres -, je sentais sa gêne… souvent il se déroba mais qu’importe… je savais que lui comme les autres… savaient que c’était moi qui avait le plus de points… la première place me revenait… mais je n’en faisais pas cas, tout enfant que j’étais… Il n’y avait pas de l’amertume dans ce que je disais… et s’il y en avait un peu, c’était tout à fait normal…
Et puis ni l’instituteur ni les élèves d’ailleurs ne savaient que j’avais menti, un peu triché, lorsque cette question du destin et cette réponse en moi fusa : « Quels sont les élèves forts en calcul… »… « Moi, monsieur !»
En vérité, je n’avais ni menti, ni triché, c’est la Pensée qui a parlé en moi et m’a fait mentir… donc je n’avais pas menti intentionnellement, et puis elle aussi n’a pas menti… car « je n’étais pas elle avant qu’elle me parle… » et cela est très important… « en me parlant » la pensée qui a parlé en moi a tenu parole non seulement pour m’avoir fait dire ce que je n’ai pas été… mais pour me rendre autre que ce que j’ai été… Et c’est cela qui a été… et qui a changé plus tard tout le cours de ma vie…
MEDJDOUB Hamed
N.B. Dans ce premier témoignage, l'esprit a agi dans la pensée... a ordonné.. mais comment cela a été possible ? C'est là un mystère. D'évidence, ce n'est pas ce que la pensée devait normalement dire, c'est-à-dire de dire ce qu'elle connaissait d'elle, la pensée se connaît pour l'avoir vécu. Mais puisqu'elle a dit ce qu'il lui a été intimé de dire, il est clair qu'elle n'est pas une pensée libre, donc ne relevant pas uniquement de celui en qui elle pense, c'est-à-dire l'être. La pensée est aussi dépendante de l'esprit... Et c'est là un phénomène qui ne se révèle que rarement à l'être !
Extrait 4 de l’ouvrage « Au-delà des mots… et des maux… », p.253 à 257